Mireille LA FRANCE, Pierre Falardeau persiste et filme!, Montréal, L’Hexagone, 1999
Vous faites mentir les miroirs
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels
que vous êtes
Cravatés, envisonnés,
Empapaoutés de morgue et dennui dans
leau verte qui descend des montagnes et que
vous vous êtes arrangés pour soumettre
À un point donné
À heure fixe
Pour vos narcissiques partouzes
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous
reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
LÉO FERRÉ
Il ny a plus rien
MIREILLE LA FRANCE Tu as tourné Le Temps des bouffons en 1985, lors du bicentenaire du Beaver Club, mais le film nest sorti quen 1993; doù vient cet écart entre le tournage et la sortie du film?
PIERRE FALARDEAU En 1985, Octobre venait dêtre refusé encore une fois je ne comptais même plus le nombre de refus et je navais plus rien devant moi; je navais pas douvrage, pas de contrat, pas dautre projet; cétait vraiment le désert. Il fallait que je gagne ma vie et je songeais sérieusement à me recycler Chauffeur de taxi? Laveur de vaisselle? Pileur dans une cour à bois? Jen savais rien. Jaurais accepté nimporte quel travail du moment que je pouvais morganiser pour continuer à tourner des petits projets, à côté. Je me disais : si je peux faire au moins un film de cinq minutes par année, je ne serai pas complètement un raté, je serai encore un cinéaste. Donc je cherchais des sujets simples que je pourrais tourner avec ma Bolex à springs et monter moi-même. Et, à la fin de lannée, je serais allé présenter mon film aux Rendez-vous[1] ou au Festival des films du monde
Quelques années auparavant, javais vu dans La Presse des photos du souper du Beaver Club et jai pensé que ce serait un bon sujet de court métrage. Alors jen ai parlé à Pierre Letarte[2], à lONF, qui a miraculeusement accepté le projet; il ma fourni léquipe nécessaire Alain Dostie à la caméra, Serge Beauchemin au son, entre autres ainsi que tout le matériel de tournage. On sest présentés là-bas, on a tourné les images du souper, ça nous a donné à peu près une heure et quart de matériel. Quand Letarte a vu ça, il était plutôt perplexe :
«Tu peux pas faire un film avec juste un souper tas pas assez dimages Continue ton tournage: cherche, fouille, intéresse-toi à la fourrure au Canada, au rôle de la Banque de Montréal
Non! Je veux faire un film seulement sur leur fête »
Jai commencé le montage des images chez moi, sur ma vieille Moviola qui fonctionnait assez mal. Jai essayé de la rafistoler du mieux que jai pu, mais javais beaucoup de difficultés, cétait assez bordélique. Si bien que, quand Bernadette sest mise à pousser sur le projet du Party, jai manqué de temps et jai rangé Le Temps des bouffons dans ses boîtes. Juste assez longtemps, en fait, pour permettre à Letarte de se foutre de ma gueule chaque fois quil me rencontrait durant toutes ces années-là! Il me regardait comme on regarde quelquun qui raconte depuis trente ans «quil écrit un livre» sans jamais lécrire. Et puis un jour, après le tournage du Steak, jai eu du temps.
Alors tu es retourné à lONF pour financer le montage de ton film
Exactement. Jai proposé le projet de montage à Éric Michel[3], mais ça ne lintéressait pas beaucoup. Quelques mois plus tard, comme il restait des fonds à dépenser avant la fin de lannée budgétaire, il ma quand même rappelé pour moffrir de terminer le film. Cest Alain Belhumeur qui a travaillé au montage avec moi, et notre premier problème était de taille : il fallait récupérer le film! Il avait traîné tellement longtemps sur les tablettes de lONF quon na jamais retrouvé le négatif. Il ne restait quune copie «positive», sans étalonnage, alors on a transféré tout le matériel sur vidéo et le montage sest donc fait en vidéo, forcément.
Une fois le montage visuel terminé, je montre le résultat à Éric Michel qui le trouve, somme toute, très bien. Je lui explique la suite du travail :
«Là-dessus, je voudrais mettre un commentaire le plus violent possible!
Bah! Cest pas nécessaire On comprend lidée, les spectateurs ne sont pas idiots; moi, jai tout compris juste avec les images
Tas tout compris, tas tout compris Tu peux pas comprendre grand-chose si jexplique pas doù ça vient, le Beaver Club, qui sont ses membres, quelle est sa place dans lhistoire du Québec! Comment veux-tu comprendre ça avec juste les images de leur souper? Ça prend un commentaire
Bon. OK Mais pourquoi tu mettrais pas, plutôt, un commentaire neutre?
Un commentaire neutre? Mais pourquoi? Tu trouves pas quon en fait assez, ici, des uvres dart neutres? Ça se peut pas, ça, une uvre dart enragée? Cest-tu un péché? »
Tu vois, pour Le Temps des bouffons, je voulais un peu minspirer de Léo Ferré, et en particulier de son poème Il ny a plus rien. Lui, il se donnait le droit de faire de la poésie enragée, et je voulais faire la même chose avec le film. Donc, leur «neutralité», ça navait aucun sens pour moi. Alors je suis allé voir mon ami Robert Forget qui était rendu à la direction du programme français de lONF; je lui ai montré les images du film et je lui ai parlé du commentaire
«Je comprends ton idée, mais ton commentaire violent, ça nous pose un problème : je ne peux pas mettre en jeu le travail de tous tes confrères parce que, toi, tu veux faire un film
Robert, on se connaît depuis assez longtemps! Je sais tout ça, je suis pas complètement con La solution est très simple: on arrête le projet là, tu me mets dehors avec mon film et je me débrouille pour le terminer par mes propres moyens »
Il était daccord; il ma mis dehors avec tout le matériel. Mais, évidemment, je suis revenu par la porte den arrière.
Évidemment! Il restait lenregistrement de la bande sonore
(Falardeau rigole.) Que mes chums techniciens ont soigneusement organisé, en douce! Donc, je suis rentré chez moi, jai écrit le commentaire du film à partir du montage et jai fait quelques tests, pour massurer du rythme. Ensuite, on la enregistré dans les studios de lONF, en Dolby SR, rien de moins! Moi, je disais aux gars : «Ben oui, mais cest un peu ridicule : on est en train d'enregistrer ça en Dolby SR, alors que, de toute façon, on va tout transférer sur vidéo!» Et puis, par gentillesse, Belhumeur a terminé gratuitement la job de montage. Jai beaucoup aimé travailler avec lui, cest un gars dune grande douceur. Dès que la structure de base a été établie, il a continuellement peaufiné et rebizouné le travail, comme pour le rendre parfait! Tu vois, Werner, lui, regardait le matériel et déterminait dun seul trait lassemblage de tout ça. Cétait Picasso : Tchak, tchak, tchak, et le montage était créé une fois pour toutes. Alors que Belhumeur revenait toujours sur le travail: «Ici, y a trois frames de trop », il a recommencé et resablé jusquà ce que tout coule parfaitement
Cest vraiment le commentaire qui transforme ton film en brûlot politique et laspect pamphlétaire est encore amplifié par le grain et le ton de la voix Tu parlais tout à lheure de ton style enragé; moi, jaime beaucoup, aussi, le ton méprisant que tu empruntes pour décrire et dénoncer cette classe politique que tu qualifies de «rapace» et de «ramassis dinsignifiants grossiers et vulgaires». On nentend plus jamais ce discours-là, ici!
Cest vrai quon na pas tellement de tradition dans le pamphlet cinématographique, de sorte que les gens sattendent toujours à un discours «mou», à un commentaire «neutre» qui serait lu par Pierre Nadeau, disons, et si on ose exprimer de la rage ou du mépris, là, ils trouvent ça vulgaire Jai quand même hésité avant de décider de dire moi-même le commentaire. Je lavais déjà fait pour Continuons le combat et cétait pas trop mal, mais javais un peu la trouille de le refaire, surtout quand les gens autour de moi me disaient : «Tes pas un acteur, tas pas une voix de lecteur radiophonique.» Jhésitais. Cest Manon qui ma encouragé : «Cest intéressant, ta voix, ta façon de parler »
Ah oui! Tout le mépris du monde passe par ta voix dans ce film!
Javais remarqué que cétait possible de faire ça en écoutant Ferré. Quand il dit, par exemple, dans Il ny a plus rien (Falardeau imite Ferré) : «Cest vraiment dégueulasse!» ou bien : «Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables », toute lémotion contenue dans ces mots-là passe aussi par le ton de sa voix.
Donc, malgré la timidité, jai décidé de dire le commentaire du film moi-même, sans doute parce que le texte écrit au «je» était un collage de réflexions et de bouts de phrases que je ramassais depuis toujours Quand je dis, par exemple : «Je les ai vus à Moscou vomir leur caviar sur leurs habits Pierre Cardin», cest vrai! Jai vu ça dans un party à Moscou, au début de la pérestroïka : des producteurs gros et gras qui fument leurs cigares pis qui vomissent leur champagne, entourés de belles filles En revenant dans ma chambre dhôtel, javais noté ça sur des kleenex pis des bouts de cartes postales. Même chose pour la phrase : «Et ils prennent un air surpris quand on en met un dans une valise de char » On mavait demandé de prononcer un discours au sujet de la loi 86 et javais décidé de finir sur une note forte, quelques chose comme : «Là, cest assez! Coudonc, va-tu falloir en mettre un autre dans une valise de char pour que vous arrêtiez?» Finalement, le discours a été annulé, mais javais gardé la formule que je trouvais assez belle et poétique. Un peu rough, peut-être, mais cest une image puissante, en tout cas
Et cest ce commentaire-là que tu avais prévu en tournant les images au Beaver Club?
Cétait plutôt vague à ce moment-là; je savais seulement que je voulais un commentaire violent. Des fois, cest en le faisant quon saperçoit jusquoù on peut aller. Mais, avec le temps, jai peut-être ajouté un peu plus de vitriol au texte Par contre, ce qui ma frappé, cest le fait davoir gagné des prix en France avec le film. Les Français disaient : «Quelle langue magnifique! Personne, ici, nose parler de cette manière.» Dhabitude, on se fait plutôt dire quon parle mal
Il ny a surtout plus personne qui tient ce genre de propos, nulle part!
Oui, oui! Cest à tous les niveaux. On ma raconté que le film a été accueilli dans un festival, en France, par deux mille personnes en délire! Et aussi quon la projeté au cours dune réunion de syndicalistes anarchistes qui lont trouvé assez réjouissant Soudain, il ny avait plus de problème de langue ou daccent, personne na eu besoin de sous-titres; tout le monde avait compris le propos, même dans une langue supposément tout croche!
On avait dénoncé la vulgarité de lunivers dElvis Gratton, mais, avec Le Temps des bouffons, cest surtout la cruauté et le cynisme du commentaire quon ta reproché. Cest certainement le film qui a déclenché le plus de réactions furieuses de la part de tes détracteurs. Par exemple, si tous mes étudiants adorent le film, la plupart des profs de cinéma que je connais le détestent et le jugent malhonnête; jai entendu ça des dizaines de fois. Et on a dit assez souvent, aussi, que le commentaire était superflu, démagogique, immoral et que les images suffisaient à elles-mêmes. Tu avais certainement prévu ce genre de réaction?
Tu vois, dès la première projection du film devant quelques amis, jai compris quil ne passerait pas toujours facilement : trois personnes sur quatre lont rejeté, à ce moment-là. «On na pas le droit de parler de même», a dit le père de mon chum René. Sa fille, elle, trouvait le film inacceptable, à cause de réflexions comme : «Des petites plottes qui sucent pour monter jusquau top » Ensuite, je lai montré à dautres qui lont mieux reçu. Et un peu plus tard, le père de René la revu et a révisé son jugement : «Cest correct, ce film-là.» Ça lui avait pris deux visionnements avant de laccepter Je me souviens aussi de la réaction dun journaliste de Radio-Canada qui minterviewait, à Hull :
«Vous allez quand même pas mal loin, avec ce film!
Comment ça, je vas loin? Cest vrai que vous autres, vous allez tellement nulle part que jai lair daller loin! Quest-ce que jai fait? Jai filmé des trous de cul et je dis : "Ce sont des trous de cul!" Où est le problème? »
Une autre fois, jétais invité à lémission de Christiane Charrette :
«Dans votre commentaire, il y a vraiment beaucoup de haine, mais jimagine que dans le réel vous ne devez pas les haïr à
MAIS JE LES HAÏS! JE LES HAÏS PROFONDÉMENT, POUR VRAI! COMPRENDS-TU ÇA? On pourra jamais leur faire autant de mal que tout ce quils nous ont fait. Cest pas une mise en scène, je suis sérieux, dans ce film-là! Je pense vraiment tout ce que jai dit »
Mais cest vrai quon ma souvent reproché le ton enragé et la vulgarité du film. Là-dessus, jaime bien rappeler que «vulgarité», ça vient de vulgus, donc «le commun des hommes, le peuple», et cette vulgarité-là, je men réclame! Par contre, la vulgarité que je peux pas supporter, cest celle qui permet à des gars en habit trois-pièces de crisser dehors deux mille pères de familles pour faire plus de profits : ça, cest vulgaire! Des politiciens qui nous mentent, qui nous fourrent, qui nous crossent à coeur de jour; des banquiers pis des avocats véreux, des journalistes à gages tout usés à force de ramper devant le pouvoir : ça, cest dune vulgarité sans nom! Cette vulgarité-là me révolte, menrage; cest ça que jai voulu exprimer dans le film
Encore une fois, comme pour Continuons le combat, tu as recours au parallèle avec un rituel étranger ici, la parodie du colonialisme au Ghana pour illustrer ton propos. Pourquoi avoir choisi ce film de Rouch[4], précisément?
Franchement, la plupart de ses films mont toujours profondément ennuyé, mais celui-là mavait surtout frappé par la puissance de ses images. Dailleurs, si le film a marqué son époque en Europe et influencé plein dartistes, cest bien à cause de ce quil montre parce quau fond il nest pas très bien filmé, pas très bien montré, mais ce quon y voit est tellement fort : des esclaves déguisés en maîtres qui singent le colonialisme britannique! Il me semblait que ce rituel-là caractérisait bien le party du Beaver Club.
Et, en construisant le sens à partir du commentaire, tu renouais non seulement avec la structure de ton premier film, mais aussi avec ceux de Chris Marker que tu aimais ou, en tout cas, avec les documentaires des années cinquante, quand il ny avait pas la Nagra
Oui, cest vraiment ça que je voulais faire. Et le plus drôle, cest quen France on a gagné un prix pour la recherche avec ce film-là[5]! Javais remarqué quavant lapparition de la Nagra les premiers films québécois se concentraient davantage sur limage : Les Raquetteurs, Un jeu si simple, La Lutte, tout ça; les cameramen de cette époque étaient surtout des photographes qui essayaient de faire parler limage, la parole était presque absente des films. Moi, ça me fascinait, le travail à la caméra de Guy Borremans sur Les Bûcherons de la Manouane. Même chose pour Golden Gloves : lentraînement des boxeurs, cest dune beauté sans nom, sans compter le montage de Groulx qui relève du génie. Ensuite, la Nagra est arrivée sur le marché et Perrault sest mis à faire parler les gens quil filmait avec le talent extraordinaire quon lui connaît. Et puis, après lui, il y a eu plein de «sans-talent» qui ont pensé que pour faire des films il suffisait de braquer une caméra et un micro sur des gens en train de parler, assis autour dune table. À partir de là, il ny avait plus grand-chose à voir ni à entendre dans nos films Donc, il me semblait quavec la Nagra on avait perdu quelque chose; cest pour ça que jai essayé de revenir à lidée dun film axé sur limage avec un commentaire en contrepoint.
Quand tu as eu lidée de filmer la fête du Beaver Club, tu voulais attaquer la grande bourgeoisie, montrer les liens qui unissent les membres qui la composent, leurs aspirations financières et politiques
Cest quon ne les filme jamais, en fait! On ne les voit jamais, on na jamais accès à eux : javais envie me payer leur tête Mais lidée du film, ça vient surtout de linfluence de Gilles Groulx et de son regard de Lynx inquiet, un surnom qui lui allait tellement bien. Ce que jai compris de son travail, cest quil regardait toujours la société en se demandant : «Quest-ce que je pourrais bien filmer qui soit significatif? Ça!» Chaque fois quil pointait du doigt quelque chose, cétait toujours juste. Tout le monde regarde, mais y a pas grand monde qui voit ce qui est fondamental! Même vieux, même quand ses idées nétaient plus aussi claires, à la fin, il avait conservé son regard lucide et ses petites phrases lapidaires. Une fois, entre autres, jétais allé le voir au centre daccueil; à ce moment-là, il y avait une campagne de publicité du gouvernement qui voulait imposer le port de la ceinture de sécurité en voiture et la pub disait : «Bouclez-la!» Alors Gilles rétorquait avec son petit sourire : «Regarde, ça nous va bien ça, au Québec : bouclez-la!»
Il me semble quil mettait toujours le doigt sur lessence même des choses et jai essayé de minspirer de lui quand je te disais, par exemple, que je cherchais une grève exemplaire, ou bien un combat de boxe représentatif Alors quand jai vu le souper du Beaver Club, jai pensé quil y avait là une sorte de noeud de compréhension, un «fait social total», selon lexpression de Marcel Mauss. Et jai essayé de faire comme Gilles, cest-à-dire de regarder pour savoir où mettre le doigt
Oui, sauf que ton regard serait plutôt celui dun lynx enragé!
Peut-être, oui! Ça me décrit assez bien!
Comment as-tu obtenu des organisateurs de lévénement lautorisation de tourner au Beaver Club? Ils ne tont pas demandé une copie de ton projet?
Comme Manon est pas mal plus cute, plus jeune et quelle inspire plus facilement confiance, cest elle qui sest présentée là-bas en disant : «On est des étudiants de lUniversité du Québec et on a un film à faire sur lhistoire de la fourrure au Québec.» Elle a négocié avec eux cinq ou six fois et ils ont fini par accepter!
Est-ce que tu as eu des échos de leur réaction à la diffusion du film? Tu devais bien te douter que Marc Lalonde, Roger D. Landry ou dautres ne lapprécieraient pas; as-tu reçu des menaces, ont-ils essayé dinterdire le film?
Non, jai jamais entendu parler de leur réaction et, franchement, ça ne me préoccupait pas du tout avant que des amis me disent, quelques jours après la sortie du film : «Tas pas pensé quils pourraient intenter des poursuites judiciaires contre toi? Au moins, montre le film à un avocat » Cest ce que jai fait. Comme lavocat pensait quil y avait peut-être trente pour cent de chances quils me poursuivent, il me suggérait de transférer le peu que je possédais au nom de ma blonde : la maison à la campagne, ma vieille minoune Mais quand jai vu que la procédure me coûterait cent dollars, fuck off, jai trouvé ça trop cher et jai laissé tomber! Mais, tout de même, dans les jours qui ont suivi, chaque fois quil fallait prendre la voiture, je regardais en dessous! Ça semble ridicule, mais on ne sait jamais : cest à peu près à cette époque-là que Solanas sest fait tirer douze balles dans les jambes[6] pour avoir critiqué le gouvernement ; ça mavait marqué
Mais on nest pas en Argentine!
Non, mais, si tes un militant politique, tu connais certaines règles du jeu, tu sais que ça peut exister, il ny a pas grand-chose dimpossible avec eux. Sans devenir complètement parano, on peut rester vigilant.
Avec Le Temps des bouffons, tu as popularisé une nouvelle façon de distribuer un film en misant sur le bouche à oreille : il ny a eu, au début, aucune diffusion officielle, mais à peu près tout le monde pouvait le voir, ce qui est plutôt rare pour un court métrage. Dans ce sens-là, cest sans doute ton film le plus populaire. Comment test venue cette idée de diffusion?
Parfois, les idées viennent de vingt-deux sources différentes avant quon trouve la solution au problème. Dans ce cas-ci, javais lu dans un livre de Frantz Fanon que la révolution algérienne avait été rendue possible, entre autres, grâce à linvention du transistor qui diffusait les émissions du FLN. Plus tard, javais appris quen Iran Khomeyni avait réussi à canaliser les forces qui sopposaient au chah en utilisant des cassettes audio sur lesquelles il enregistrait des discours politiques. Et en Palestine, quand les médias ne peuvent se rendre dans des territoires encerclés, il arrive parfois que des journalistes de ABC ou de CNN donnent aux Palestiniens des caméras Hi-8 pour quils filment les événements à leur place
Dautre part, à lépoque où on montrait nos vidéos dans les tavernes, le Vidéographe avait fondé une station de télévision à Saint-Jérôme, avec un émetteur sur le toit de la cathédrale pour que les gens de la place puissent capter les émissions. Cest Robert Forget, encore, qui avait patenté ça. Moi, je me disais : «Cest ben beau, le canal de Saint-Jérôme, cest une ben belle antenne, mais si y a personne qui écoute, calvaire, quest-ce que ça donne! » Mais bon. Cest un peu plus tard que jai flashé. Cest certain que ceux qui contrôlent la télévision ne laissent pas passer nimporte quoi sur leurs ondes, mais les choses ont changé : presque tout le monde, maintenant, a un magnétoscope, on na donc plus besoin de passer par lantenne pour se parler! On peut se parler directement entre nous, on peut se montrer nos cassettes
Cest là que jai décidé de faire cent copies du film en ajoutant une note sur les cassettes : «Copiez le film, passez-le, montrez-le » Ça ma coûté quatre cents dollars dinvestissement. Et jai commencé à les vendre Je me sentais un peu ridicule, javais lair dun vendeur de montres volées : «Veux-tu acheter une cassette? Ça sappelle Le Temps des bouffons, cest cinq dollars.» Ça prend de lhumilité en tabarnak pour vendre toi-même ton film à la pièce, mais ça fait du bien au cerveau. Jai donc vendu les cent premières copies peut-être un peu moins de cette façon-là et je me disais : voyons ce que ça va donner. Mais cest allé beaucoup plus vite que ce que javais prévu.
Oui, quand les médias se sont emparés de lhistoire
Cest ça. Franco Nuovo[7] a écrit une chronique sur «un vidéo clandestin qui circulait à Montréal», et cest comme ça que la nouvelle du film sest propagée Pourtant, cétait pas clandestin, jessayais de le vendre comme je pouvais. Mais tu sais bien comment ça fonctionne : dans le système commercial, les films qui sortent sont en vente partout, avec une publicité monstre, alors que là, le film nétait nulle part, et cette rareté-là augmentait sa popularité auprès des gens.
Pas seulement la rareté : il y avait aussi le sujet et le traitement du film, son aspect pamphlétaire qui faisaient que tout le monde voulait le voir. Et ça arrive souvent que des films politiques circulent dune manière parallèle, rappelle-toi On est au coton[8] que tout le monde avait vu de manière clandestine à lépoque où il était interdit de diffusion. Sans compter que tu étais déjà populaire auprès des gens, ils attendaient un boulet de canon Imagine que Léa Pool ou Jacques Leduc fassent un court métrage de fiction et quils le vendent eux-mêmes : ils nauraient sûrement pas le même accueil.
Sans doute. Mais le pire, cest
que, au moment où les médias se sont mis à parler du
film, nous autres, on avait commencé le tournage dOctobre
et on avait décidé de jouer ça tranquille, low
profile : pas de journalistes, rien! Pis là,
ça sort
Je me souviens du matin où Picard est
arrivé sur le plateau : «Y ont passé des bouts de
ton commentaire du film à la radio, je viens dentendre
ça dans mon char!» Là, jai senti que ça prenait
une autre tournure. Les journalistes ont commencé à
appeler et à débarquer chez nous à tout moment ;
ma blonde vendait les cassettes, il y avait des filées
dans lescalier! Alors on a fait dautres
copies du film. Manon, Le Temps des bouffons, ça
lui sortait par les oreilles! Moi, je métais
imaginé que doucement, tranquillement, le film ferait
son chemin; je navais pas prévu toute cette
tempête
2. Au milieu des années quatre-vingt, Pierre Letarte, directeur photo et réalisateur à lONF, a dirigé pendant quelque temps le service de la caméra et du programme daide artisanale.
3. Éric Michel est producteur à lONF; il est responsable, entre autres, des fonds alloués aux documentaires francophones.
4. Les Maîtres fous, Jean Rouch, France, 1954-1955.
5. Lors du Festival de cinéma de Clermont-Ferrand, en 1995.
6. Pendant le montage de son film Le Voyage (1992) dans lequel il dénonçait, entre autres, le gouvernement corrompu du président Carlos Menem, le cinéaste argentin Fernando E. Solanas a été attaqué et blessé par balles au cours dun attentat pour lequel le gouvernement na ordonné aucune enquête
7. Chroniqueur au Journal de Montréal.
8. On est au coton, Denys Arcand; le film est réalisé en 1970, mais interdit de diffusion par Sydney Newman, alors commissaire à lONF, jusquen 1976.